
Splendeurs et défis de la relation soigné-soignant en médecine générale
Dr Simon Absil
Médecin généraliste et chercheur (UNamur)
Le présent article est issu de notre intervention lors de la Journée d’étude de la Société médicale belge de Saint-Luc « La pratique médicale, entre performance et robustesse pour une pratique durable » le 15 novembre 2025 à l’Université de Namur. Nous en remercions les organisateurs et les participants.
Spécificité
La relation qui se développe entre le médecin généraliste et la personne soignée présente de nombreuses spécificités. Si certaines peuvent être partagées avec d’autres disciplines médicales, c’est bien leur convergence qui confère à la médecine générale son originalité.
Cette relation s’inscrit dans une temporalité particulière : à la fois longitudinale et transversale plutôt que ponctuelle et irrégulière. Le médecin généraliste peut rencontrer un patient dès les premiers jours de sa vie et l’accompagner tout au long de son existence. À l’autre extrémité, certains patients ne consultent qu’occasionnellement, tandis que d’autres, confrontés à la maladie chronique, à la multimorbidité, à la fin de vie ou encore à la complexité psychosociale nécessitent un suivi rapproché et répété parfois hebdomadaire.
Elle se déploie dans une géographie particulière. Par essence, extrahospitalière pour se rapprocher des patients, elle leur facilite l’accès aux soins. Les visites à domicile illustrent cette proximité : le médecin entre dans l’intimité des espaces de vie, découvre le contexte matériel, familial et social du patient. Cette immersion dans la réalité quotidienne humanise la démarche clinique et rappelle que la maladie ne peut être dissociée de la vie concrète de la personne.
En réalité, il s’agit bien d’une relation soigné-soignant plutôt que médecin-patient. Si l’ordre des mots a déjà une signification certaine, le choix sémantique est encore plus explicite. Toute personne consultant en médecine générale n’est pas nécessairement malade. La prévention, l’anticipation et le conseil occupent une place importante. Le soin ne se réduit donc pas au traitement d’une pathologie, mais s’adresse à une personne dans sa globalité. Le médecin généraliste devient expert non seulement de la maladie, mais aussi de l’individu qu’il accompagne. Cette posture permet de dépasser un modèle paternaliste pour s’orienter vers une relation plus équilibrée.
La prévention, l’anticipation et le conseil occupent une place importante. Le soin s’adresse à une personne dans sa globalité. Le médecin généraliste devient expert non seulement de la maladie, mais aussi de l’individu qu’il accompagne.
Le médecin généraliste est enfin souvent un médecin de famille. Cette dimension se traduit par une proximité relationnelle et une relation spécifique comme énoncé, mais aussi par la prise en charge de plusieurs membres d’une même famille, parfois sur plusieurs générations. Elle implique une compréhension des dynamiques familiales et de leurs impacts sur la santé. Cette inscription dans la durée et dans le tissu relationnel confère à la médecine générale une profondeur particulière.
Finalement, l’ensemble de ces éléments font de la médecine générale une médecine de la vraie vie.
Défis
Toutes ces spécificités mènent inéluctablement la médecine générale à des défis, discutons-en certains.
Articuler la place et le choix des patients dans un système de soins de santé ?
La médecine contemporaine a progressivement évolué vers une plus grande autonomie du patient et une décision partagée. Parallèlement, le médecin est confronté à des contraintes croissantes : recommandations de bonne pratique, impératifs économiques, enjeux écologiques et responsabilités de santé publique. Ces exigences peuvent entrer en tension avec les attentes ou les représentations du patient. Comment respecter la liberté du patient tout en assumant la responsabilité du soin ? La relation soigné-soignant constitue ici un espace essentiel de médiation. La confiance, construite dans la durée, permet l’explication, la répétition et parfois la négociation, notamment dans les démarches de prévention.
Aborder le refus ?
Le médecin généraliste est régulièrement confronté à la nécessité de refuser certaines demandes objectivement jugées illégitimes sur le plan scientifique, éthique ou légal. Ces situations peuvent être vécues comme des moments de tension, voire de crise relationnelle. Les demandes inappropriées de prescriptions, notamment d’antibiotiques, en sont une illustration fréquente. La gestion des incapacités de travail en est une autre. Elle peut parfois être perçue comme un conflit d’intérêt. Dans ces contextes délicats, la relation de confiance et de respect mutuel est déterminante : elle constitue un levier essentiel pour désamorcer les tensions et préserver l’alliance thérapeutique.
Coordonner une médecine de plus en plus fragmentée ?
En parallèle de son rôle de clinicien, il échoit désormais au médecin généraliste une responsabilité de coordinateur de soin. La multiplication des intervenants, la spécialisation croissante et les difficultés de communication peuvent fragmenter les parcours de soins. Le généraliste se trouve alors à l’interface entre différents acteurs, avec la responsabilité de préserver la cohérence et la continuité du soin. Cette fonction, exigeante, peut aussi être envisagée comme un atout. Elle permet de s’inscrire dans une dynamique de collaboration et de bénéficier de l’expertise complémentaire d’autres soignants.
Intégrer la diversité socio-culturelle dans la relation ?
Enfin, la diversité et l’évolution socio-culturelle des patientèles et de la société confronte le médecin généraliste à des conceptions parfois très différentes de la santé, de la maladie et du soin. Elle constitue cependant aussi une véritable opportunité de rencontre avec l’autre dans sa singularité. Elle invite le médecin à une posture d’humilité, d’écoute et d’ouverture, indispensable à une médecine réellement humaine. Elle lui offre le privilège de découvrir des publics différents du sien en abordant ceux-ci par leur intimité et leur réalité loin des barrières construites sur des représentations simplistes et fantasmées.
Robustesse
À travers ces éléments, la médecine générale apparaît comme une médecine de la robustesse. Elle repose sur la continuité, l’adaptabilité et la capacité à répondre à l’imprévu. Elle privilégie une démarche pragmatique, intégrative et proportionnée, attentive à la personne autant qu’aux ressources disponibles.
La médecine générale apparaît comme une médecine de la robustesse. Elle repose sur la continuité, l’adaptabilité et la capacité à répondre à l’imprévu. Elle privilégie une démarche attentive à la personne autant qu’aux ressources disponibles.
Illustration par l’hésitation vaccinale
La pandémie de Covid-19 a mis en lumière ces dimensions de manière particulièrement aiguë. Les médecins généralistes ont été sollicités de façon massive par des patients en quête de réponses, parfois hésitants ou opposés à la vaccination. Dans ce contexte, leur rôle dans l’aide à la décision s’est révélé central.
Notre étude menée sur l’hésitation vaccinale a montré que l’efficacité du discours médical dépendait largement de son adaptation à la position du patient et du temps consacré à l’échange. Aucun modèle unique de communication ni d’optimum de temps ne s’est imposé. Les médecins généralistes ont ajusté leur posture — d’expert, de guide, de partenaire ou de facilitateur — en fonction de la relation et de la situation individuelle.
Enfin, cette relation forte a souvent permis au médecin généraliste de s’ériger en modèle de rôle. En partageant sa propre expérience et son raisonnement quant à son propre choix, le médecin généraliste offre une réponse immensément humanisée et basée sur la confiance.
Conclusion
La médecine générale ne peut être que robustesse plutôt que recherche de performance.
photo: cdc-t6dm5b1neza-unsplash
Nous remercions l'auteur d'avoir mis à notre disposition ce compte rendu de sa conférence à Namur pour Acta Medica Catholica 2025-2. Onze dank gaat uit naar deze auteur die het verslag van de lezing in Namen ter beschikking heeft gesteld voor Acta Medica Catholica 2025-2.
Autres extraits du colloque du 15 novembre 2025 à Namur:
LES SOINS ENTRE PERFORMANCE ET ROBUSTESSE
Ellen VAN STICHEL - Veerkracht, een theologische verkenning
Simon ABSIL - Splendeurs et défis de la relation soigné-soignant en médecine générale
Jonas ROOSELEER - 800 jaar zonnelied
Laura RIZZERIO - Conclusions du colloque
Synthèse par Grégoire WIEERS - Retours du congès (Dossier)
Acta Medica Catholica 2025-2
Editor-in-chief Mr. Guillaume Giroul
Volume 94 (2025 semester 2)














