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8. Durabilité au travers du modèle ‘One Health’

Dominique Bourg

Professeur de philosophie, Université de Lausanne, Suisse

L’accélération des dérèglements climatiques et l’érosion du vivant imposent aujourd’hui une remise en question profonde de notre rapport à la Terre. Le modèle One Health fournit une clé de lecture transversale : la santé humaine ne peut plus être pensée isolément, mais doit être équilibrée et optimisée conjointement avec celle des animaux, des plantes et des écosystèmes. Cette approche replace l’habitabilité de la planète au centre, en dévoilant les impasses d’une modernité fondée sur la maîtrise, l’extraction et la croissance infinie.

Les racines historiques d’une séparation du vivant

Depuis les XVIᵉ–XVIIᵉ siècles, l’Occident s’est construit sur un paradigme mécaniste : découverte des lois du mouvement, réduction des corps à une matérialité composée de particules, conceptualisation de l’animal comme « machine » par Descartes. Cette vision a légitimé la croyance en une séparation radicale entre l’humain et le reste du vivant.

Ce modèle s’est enraciné dans une certaine lecture de la Genèse, centrée sur la domination de l’homme (Gn 1, 26-28), oubliant que le même texte développe, dès les versets suivants, une logique de cohabitation citoyenne, invitant l’humain à vivre avec les autres vivants et non contre eux.

Cette posture anthropocentrée a réduit les modalités de relation à la nature : selon l’IPBES, nous pouvions vivre « de », « avec », « dans » ou « en tant que » nature ; la modernité a ramené ces quatre formes à une unique logique extractive, « vivre de ». Les crises actuelles témoignent des limites de cette réduction.

L’habitabilité terrestre repose sur des équilibres physiques complexes, dont le climat est l’un des écrins essentiels. Or, la poursuite d’un modèle de croissance illimitée : produire plus, aménager plus, consommer plus, fragilise cet écrin.

Les changements observés traduisent cette dégradation : les extrêmes thermiques dépassent les seuils physiologiques humains et végétaux, à 50 °C, un humain nécessite 3 litres d’eau par heure, au-delà de 28 °C, les fonctions cognitives déclinent ; au-delà de 45 °C, la photosynthèse cesse, entraînant un arrêt de la croissance des céréales et une réduction de la productivité agricole. Une atmosphère plus chaude retient davantage d’humidité : +1 °C = +7 % d’humidité, aggravant les phénomènes de chaleur humide, les pluies intenses, et l’érosion des sols. Les méga-feux détruisent non seulement les forêts mais aussi les graines enfouies dans l’humus, compromettant la résilience des écosystèmes.

Les cartes de densité humaine montrent une relation directe entre habitabilité et températures moyennes : 15–20 °pour les aires tempérées et 21-26° pour les aires tropicales correspondent aux zones densément peuplées ; dès 27–28 °C, la population chute, et au-delà de 29–30 °C, aucune présence permanente n’est observée. 

Avec l’augmentation des températures, en particulier lorsque l’on considère en plus la saturation en humidité rendant les mécanismes de régulation de la température corporelle par transpiration inefficace, de vastes régions tropicales deviendront inhabitables, provoquant migrations forcées d’humains… et d’autres espèces, comme l’ont déjà montré les mortalités massives observées chez les singes hurleurs au Mexique lors d’épisodes extrêmes de chaleur humide.

Santé et écologie : une lecture systémique

Il faut donc intégrer ces phénomènes dans une lecture systémique de la santé. Les crises écologiques produisent des effets directs sur les organismes vivants, mais aussi sur leurs relations, leurs migrations, leurs vulnérabilités.

a) Atopie : lorsque la perte du “living with” fragilise l’humain

L’explosion des maladies atopiques et inflammatoires, phénomène récent à l’échelle de l’histoire, illustre le coût d’un environnement appauvri en diversité microbienne. L’hypothèse hygiéniste explique cette augmentation par une rupture du vivre avec : la simplification des environnements urbains, l’industrie alimentaire standardisée, et la disparition du contact précoce avec les microorganismes modulent négativement l’immunité.

Des tomates modernes sélectionnées pour la productivité sont dépourvues d’endophytes montrant à un autre niveau qu’une biodiversité microbiologique réduite altère les liens symbiotiques essentiels à la santé.

L’explosion des maladies atopiques et inflammatoires, phénomène récent à l’échelle de l’histoire, illustre le coût d’un environnement appauvri en diversité microbienne.

b) Bilharziose : restaurer le “living in” plutôt que combattre la nature

L’exemple sénégalais de lutte contre la bilharziose montre l’intérêt de stratégies intégrées : retirer la végétation autour des points d’eau réduit l’exposition humaine tout en produisant un compost bénéfique. On ne lutte plus contre l’écosystème, mais on agit dans et avec lui.

c) Ebola : comprendre les ruptures du “living as”

Le peuple Aka s’inscrit directement dans la logique du “vivre en tant que nature”. Leur capacité à éviter Ebola ne tient pas à une technologie mais à une connaissance écologique fine : pratiques rituelles, observation sanitaire des animaux chassés, intégration des savoirs traditionnels qui limitent par ce lien symbiotique à la nature l’exposition à des pathogènes confiné à des zones ou des comportements interdits. À l’inverse, l’extension du front agricole, la déforestation et l’intensification des échanges — formes de « vivre de » — accroissent l’émergence des zoonoses.

Face à ces crises, la tentation est forte de recourir à des solutions technologiques radicales — privatisation de territoires habitables par les plus riches, projets d’exode vers Mars — qui prolongent l’imaginaire moderne d’une humanité détachée du vivant. Ces solutions ignorent la structure profonde des interdépendances : aucune innovation ne pourra compenser indéfiniment la destruction du système Terre.

La chute mondiale de la fécondité, quant à elle, signale une crise anthropologique plus large : lorsque l’avenir devient incertain, la projection dans les générations futures s’étiole.

Vers une santé réinscrite dans le vivant

Le modèle One Health appelle à être complété d’une démarche destinée à renaturer et réensauvager les espaces terrestres. Cette transition nécessaire implique de restaurer les continuités écologiques ; de reconnaître la valeur des écosystèmes au-delà de leur utilité immédiate ; d’accepter que la santé humaine soit optimisée, non maximisée, dans des limites biologiques et planétaires. Lorsque la planète devient hostile aux plantes, aux animaux ou aux écosystèmes, elle le devient inévitablement pour nous, humains. L’avenir exige donc une transformation culturelle et éthique : reconnaître l’interdépendance des vivants, accepter que la santé se joue dans la relation, et renoncer à la fiction d’un contrôle illimité. Optimiser les systèmes de santé revient alors à optimiser notre manière d’habiter la Terre en retrouvant les conditions d’un monde possible pour tous.

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Ellen VAN STICHEL (synthèse par G. Wieërs)
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Anne BERQUIN (synthèse par G. Wieërs)
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Jean-Michel DOGNE (synthèse par G. Wieërs)
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Relisez la conférence comme si vous y étiez! Retours du colloque 2025 à Namur - synthèse par Grégoire WIEERS (FR)
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