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7. Le Cantique de Frère François: la paix et le bien par contraste avec le mal et la souffrance

Jonas Rooseleer

Médecin psychiatre, MPC Sint Franciscus en de VZW Zonnelied, Roosdaal

Relire François d’Assise aujourd’hui, huit siècles après la composition du cantique de Frère François, ne consiste pas à exhumer une relique poétique du Moyen Âge. Il s’agit plutôt d’entendre une invitation exigeante et profondément contemporaine : chercher la paix et le bien — Pax et bonum — non pas dans la perfection, la maîtrise ou la performance, mais dans la simplicité, l’imperfection assumée et la présence à l’autre. Le cantique de Frère François n’est pas un hymne naïf à la nature. C’est un chant né dans la nuit du labeur, du renoncement et de la souffrance, un chant qui fait du petit et du vulnérable le lieu même où le bien devient tangible.

Un chant qui naît de la dépossession

Lorsque François compose le cantique, il est malade, presque aveugle, diminué, dépossédé de tout ce qui avait modelé sa jeunesse ambitieuse. Sa communauté est en crise, son corps est brisé, et pourtant son chant s’élève dans la joie. Pour François, la mort n’est pas une menace à conjurer, mais une compagne : une « sœur » qui ouvre à l’union ultime. La louange ne s’éteint pas dans la souffrance ; elle s’enracine dans une relation. C’est parce qu’il ne se considère plus comme le centre de l’existence que François peut laisser une place à ce qui échappe, à ce qui demeure irrésolu, à cette part de petitesse où la lumière circule autrement.

Le chemin vers le cantique ne commence pas dans la contemplation sereine des collines d’Ombrie, mais dans une confrontation radicale avec l’altérité : la rencontre du lépreux. Les écrits hagiographiques soulignent la répulsion intense que cette figure suscitait, y compris chez François.

Tout, dans la société de son temps, conduisait à éviter ce visage défiguré. Et pourtant, en un geste qui ouvre une brèche dans sa vie, François descend de son cheval et embrasse le lépreux.

Ce mouvement dit tout : il quitte la hauteur de la maîtrise, la garantie de la distance, et se rend vulnérable à la proximité. Dans cet acte, le lépreux cesse d’être un problème à résoudre, un corps à écarter. Il devient un visage. Et c’est ce visage, dans toute sa fragilité, qui provoque la conversion intérieure de François. Emmanuel Levinas a écrit que l’éthique naît après la rencontre du visage de l’autre : François l’avait compris avant la lettre. Le visage du lépreux l’arrache à l’abstraction et l’oblige à répondre.

La guérison, dans cette scène, ne vient pas de la suppression du mal, mais de la proximité elle-même. Dieu, suggère François, ne guérit pas en abolissant la vulnérabilité mais en la traversant avec nous. La guérison est relationnelle : elle se donne dans le partage d’une humanité exposée. Descendre de son cheval est alors plus qu’une image : c’est une décision spirituelle et éthique. Elle signifie quitter le contrôle, renoncer à résoudre l’autre, et consentir à être simplement là. Le chemin vers le cantique devient une voie de dépossession, non pour se vider, mais pour laisser de la place à l’autre.

Une fraternité universelle qui traverse l’épreuve

Dans le cantique, chaque élément de la création est appelé « frère » ou « sœur ». Soleil, lune, eau, feu, terre, mais aussi maladie, fragilité et mort. Cette fraternité universelle n’est pas une projection romantique : elle traduit une expérience mystique de la relation. Toutes choses, dit François, portent une trace du Bien et invitent à l’émerveillement. Mais cette louange n’efface pas l’épreuve. Au contraire, elle la traverse.

Le cœur du message franciscain ne consiste pas à résoudre le labeur ou la souffrance, mais à reconnaître que tout ne doit pas être résolu. Il existe un espace où la petitesse, l’imperfection et la vulnérabilité prennent sens. La paix n’est pas l’absence de conflit ; elle est une manière de se tenir dans ce qui demeure imparfait, accompagné, partagé.

Cette intuition est décisive pour le soin. Le soignant n’est pas un agent tout-puissant chargé d’effacer douleur et limite. Il est celui qui accepte, et parfois qui choisit, de rester présent là où la maîtrise fait défaut, là où la guérison n’est pas possible. La louange de François devient alors une éthique de la présence : demeurer à côté de l’autre, même lorsque rien ne peut être « réparé ».

Le cœur du message franciscain ne consiste pas à résoudre le labeur ou la souffrance, mais à reconnaître que tout ne doit pas être résolu.

Du patient-problème au visage

L’un des apports les plus féconds de l’héritage franciscain est la redéfinition de la relation de soin. La tentation contemporaine, guidée par l’efficacité, les protocoles et l’obsession du résultat, est d’aborder le patient comme un problème à traiter. François nous invite à un renversement : retrouver, sous la souffrance, un visage ; voir en l’autre un sujet avant d’y voir un cas.

Cette spiritualité de la proximité ouvre un espace d’hospitalité intérieure : elle permet que le soignant et la personne accompagnée soient unis par une vulnérabilité partagée. Ce n’est pas un renoncement à la compétence, mais la reconnaissance que la compétence n’épuise pas la relation. Là où l’action technique atteint ses limites, la présence demeure un acte de soin à part entière.

« Pax et bonum » n’est pas une formule pieuse. C’est un programme de vie : chercher la paix non dans l’effacement des tensions, mais dans l’accueil de la réalité telle qu’elle est ; chercher le bien non dans la grandeur ou l’efficacité, mais dans le petit, le modeste, l’ordinaire.

C’est dans cette simplicité que le bien devient palpable : un geste de proximité, une présence fidèle, une écoute qui ne prétend pas résoudre, mais accompagne. Cette vision refuse de réduire le soin à la performance. Elle rappelle que la joie peut coexister avec la limite, et que la relation peut porter une part de salut même quand la guérison échappe.

Une joie qui n’exclut pas l’épreuve

Le cantique de Frère François n’est pas un chant pour les moments faciles. Il est né dans la nuit de la douleur, de la cécité et de l’incertitude. Mais il révèle que la joie n’est pas incompatible avec l’épreuve:

Il enseigne que la mort peut être une compagne, que le mystère de l’autre ouvre un chemin, et que la vulnérabilité peut être le lieu d’un bien partagé.

Dans un monde qui cherche à tout maîtriser, la parole de François demeure une invitation radicale :
descendre de son cheval, accepter la rencontre, laisser de l’espace au mystère de l’autre.

Là se trouve, peut-être, la forme la plus exigeante et la plus humble de soin : ne pas tout résoudre, mais rester. Ne pas imposer la perfection, mais chercher le bien. Ne pas abolir la souffrance, mais accompagner la vie jusque dans sa fragilité la plus nue.

C’est ainsi que Pax et Bonum devient, aujourd’hui encore, une voie pour le soin, pour la relation et pour l’humanité.

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Ellen VAN STICHEL (synthèse par G. Wieërs)
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Anne BERQUIN (synthèse par G. Wieërs)
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Jean-Michel DOGNE (synthèse par G. Wieërs)
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Dominique BOURG (synthèse par G. Wieërs)
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Relisez la conférence comme si vous y étiez! Retours du colloque 2025 à Namur - synthèse par Grégoire WIEERS (FR)
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