dossier_ellen_van_stichel.jpg

3. Robustesse, une exploration théologique

Ellen Van Stichel

Professeure, Katholieke Universiteit Leuven

Le concept de résilience est analysé dans le contexte d’une société néolibérale et méritocratique, et lui oppose une perspective théologique fondée sur la relationnalité. Alors que la résilience est souvent présentée aujourd’hui comme une compétence individuelle permettant de surmonter les crises et de « rebondir » plus fort, cette contribution défend une conceptualisation élargie. D’un point de vue théologique et anthropologique, la résilience n’est pas d’abord un attribut individuel, mais une réalité relationnelle fondée sur la dépendance mutuelle, la vulnérabilité partagée et la capacité collective à porter les charges du réel. Cette approche alternative constitue une contre-voix dans un paysage social marqué par l’obsession du contrôle, l’idéal de la maîtrise, la montée des peurs, la polarisation croissante et l’affaiblissement de la solidarité. L’œuvre Arcangelo de Berlinde De Bruyckere illustre cette compréhension relationnelle de la résilience : elle y apparaît comme un mouvement entre fragilité et soutien, entre l’expérience du poids et la possibilité d’être porté. En articulant cette symbolique avec la spiritualité chrétienne, les pratiques contemporaines d’accompagnement et les dynamiques sociétales, l’article invite à redécouvrir la valeur de la vulnérabilité humaine et à promouvoir une solidarité qui ne s’arrête ni au mérite ni à la performance, mais s’étend à celles et ceux qui ne parviennent pas à « suivre le rythme » d’une société dominée par l’exigence de performance et d’autonomie.

D’un point de vue théologique et anthropologique, la résilience n’est pas d’abord un attribut individuel, mais une réalité relationnelle fondée sur la dépendance mutuelle, la vulnérabilité partagée et la capacité collective à porter les charges du réel.

La résilience comme compétence individuelle : un idéal néolibéral

Dans les discours contemporains, la résilience est fréquemment comprise comme une aptitude psychologique individuelle : la capacité à absorber le stress, la souffrance ou l’adversité, et à retrouver rapidement un état d’équilibre. Cette définition s’inscrit parfaitement dans une logique néolibérale de responsabilisation individuelle, d’auto-optimisation et d’autonomie personnelle. Les individus sont implicitement appelés à traverser les crises et à en ressortir « grandis », parfois même « améliorés ». Cette conception est étroitement liée à une société obnubilée par la maîtrise et la gestion. À l’échelle institutionnelle, cette logique se manifeste dans les contrôles systématiques (antiplagiat, évaluation des enseignants, metrics et procédures), l’usage généralisé des objectifs SMART, ou encore les politiques d’efficience dans le secteur des soins où le temps accordé au patient est minuté. Toute forme d’inattendu y apparaît comme un problème à anticiper ou neutraliser.

La société tente aussi de gérer l’imprévisible à grande échelle : solutions technologiques rapides face au changement climatique, fermeture des frontières pour rendre la migration « contrôlable », promotion d’un « canon » de valeurs nationales visant à stabiliser une identité jugée menacée. Pourtant, malgré ces dispositifs, l’angoisse sociale ne cesse de croître. Le terme « risque » s’est spectaculairement diffusé, et les acteurs politiques entretiennent parfois l’illusion que tout pourrait être maîtrisé. Il devient alors difficile d’assumer collectivement notre vulnérabilité constitutive.

Au niveau individuel, l’idéal de vie maîtrisable s’est également renforcé : on choisit son parcours scolaire, professionnel et relationnel, et la parentalité elle-même est influencée par l’idée d’« enfant fabriqué » grâce aux technologies. La liberté, comprise comme pouvoir de choisir et de façonner sa vie, se trouve au fondement d’une vision de l’existence comme projet de gestion personnelle.

Méritocratie et responsabilisation de l’échec

L’idéologie de la maîtrise s’accorde avec la montée en puissance du modèle méritocratique. Selon Michael Young  « mérite = effort + intelligence », ce modèle, malgré ses apports en termes de mobilité sociale, engendre des effets pervers. La réussite est interprétée comme le fruit de l’effort personnel et des talents optimisés ; l’échec devient, dans cette lecture, imputable au seul individu.

Cette logique infiltre des domaines clés : pauvreté, santé physique, santé mentale, parcours scolaires. Elle conduit à blâmer les personnes en difficulté en invisibilisant les déterminants structurels. On juge les malades, les personnes en burn-out ou les personnes en situation de précarité comme ayant « mal géré » leur vie. La méritocratie devient alors une « politique de l’humiliation » pour celles et ceux qui restent en bas de l’échelle sociale.

La conséquence majeure en est une restriction de la solidarité. Celle-ci se focalise de plus en plus sur les personnes considérées comme totalement innocentes, « véritables victimes ». Les cas comme l’élan de dons pour la petite Pia en Belgique illustrent que seule la souffrance perçue comme totalement involontaire suscite un élan collectif. Cette dynamique menace la légitimité même de l’État social.

Dans ce contexte, la résilience risque elle aussi de devenir une norme oppressive. Si l’on exige de chacun qu’il « rebondisse » par lui-même, ceux qui n’y parviennent pas – parce qu’ils sont trop éprouvés, trop seuls ou trop fragilisés – seront à nouveau accusés de manquer de volonté, de compétences ou de discipline psychologique.

Face à cette vision individualisante, la Prof. Ellen Van Stichel propose une anthropologie relationnelle. L’être humain est fondamentalement un être de liens, et sa capacité à surmonter l’adversité dépend profondément de la présence, de la force et du soutien des autres.

Si l’on exige de chacun qu’il « rebondisse » par lui-même, ceux qui n’y parviennent pas – parce qu’ils sont trop éprouvés, trop seuls ou trop fragilisés – seront à nouveau accusés de manquer de volonté, de compétences ou de discipline psychologique.

Arcangelo : une image relationnelle de la résilience

Cette perspective trouve une expression puissante dans l’œuvre Arcangelo de Berlinde De Bruyckere. Cette figure d’ange, vulnérable, penchée, enveloppée d’une peau animale, se situe entre l’élévation et l’effondrement. Elle symbolise à la fois le poids du monde et la possibilité d’être porté. Durant la pandémie de COVID-19, Berlinde De Bruyckere a explicitement associé son travail à l’image des soignants qui soutenaient les patients jusqu’à la mort pour éviter qu’ils ne meurent seuls. « Après la pandémie, les « anges » persistent dans son œuvre comme hommage à toutes celles et ceux qui allègent le fardeau d’autrui : psychologues, assistants sociaux, bénévoles, familles, proches » (KU Leuven brochure over de kunstroute, voir Brochure-Kunst-en-wetenschapsroute-2de-druk.pdf p. 11).

Dans la spiritualité chrétienne, la résilience est intimement liée au fait d’être porté. La prière traditionnelle à l’ange gardien,  « Ange de Dieu, qui es mon gardien, et à qui j’ai été confié par la Bonté Divine, éclaire-moi, défends-moi, conduis-moi et dirige-moi » rappelle que nul être humain ne peut, ni ne doit, tout maîtriser seul. La grâce – comprise comme ce qui dépasse nos forces individuelles – libère de la « crispation » de ceux qui croient que tout dépend d’eux. Cette vision reconnaît la contingence, la fragilité et l’interdépendance comme dimensions fondamentales de l’existence humaine.

Dans la spiritualité chrétienne, la résilience est intimement liée au fait d’être porté.

Les expériences de deuil, de maladie ou d’effondrement intérieur confirment cette réalité : ce qui nous permet d’« être résilients », ce sont souvent les autres. La présence silencieuse lors d’une funérailles, l’impossibilité d’accompagner un proche mourant durant la pandémie, la détresse des professionnels contraints de laisser des patients mourir seuls : tout cela témoigne de la nature profondément relationnelle de la résilience. « Se laisser porter » est parfois aussi essentiel que « développer sa résilience ». Etty Hillesum évoque « cet inébranlable en moi », une source intérieure qui subsiste malgré la souffrance qui n’est pas auto-générée : elle naît de la relation, du lien, du soutien, et – pour les croyants – de la présence de Dieu.

Dans les sociétés du bien-être, de nombreuses professions incarnent ces « anges visibles » : soignants, psychologues, travailleurs sociaux, enseignants, bénévoles. Mais chacun peut, à sa mesure, être porteur de lumière, de soutien et de dignité pour autrui.

La résilience, lorsqu’elle est réduite à une compétence individuelle, devient un impératif potentiellement injuste et culpabilisant. En adoptant un regard théologique et relationnel, Ellen Van Stichel propose une compréhension plus large : la résilience naît de la solidarité, de la vulnérabilité partagée, de la capacité de porter les autres et d’être porté par eux. Elle invite à repenser la solidarité à l’échelle individuelle et sociétale, et à privilégier un modèle d’humanité fondé non sur la performance ou le mérite, mais sur le soin mutuel, l’interdépendance et l’accueil des fragilités.

dossier_anne_berquin.jpg
Anne BERQUIN (synthèse par G. Wieërs)
dossier_jean-michel_dogne.jpg
Jean-Michel DOGNE (synthèse par G. Wieërs)
dossier_dominique_bourg.jpg
Dominique BOURG (synthèse par G. Wieërs)
robustesse_veerkracht_namur_2025_horiz.jpg
Relisez la conférence comme si vous y étiez! Retours du colloque 2025 à Namur - synthèse par Grégoire WIEERS (FR)
Word abonnee op ons tijdschrift Acta Medica Catholica, en lees nog meer artikels over dit onderwerp