
6. Industrie pharmaceutique et robustesse
Jean-Michel Dogné
Doyen de la faculté de médecine et Professeur en pharmacie, Université de Namur
L’industrie pharmaceutique occupe une place singulière dans le paysage économique et sanitaire mondial. Elle est sommée d'innover sans relâche, d’apporter des solutions efficaces aux enjeux de santé publique, tout en assurant la sécurité des patients et la viabilité économique de ses modèles. Dans ce secteur capitalistique, le temps est véritablement « doublement de l’argent » : chaque jour gagné dans le développement ou la mise sur le marché d’un médicament représente non seulement un avantage pour les patients, mais aussi un gain pour l’entreprise disposant d’un brevet d’une durée limitée. Cette tension permanente entre performance, concurrences multiples et crises successives conduit aujourd’hui à interroger la robustesse du système pharmaceutique global.
Dans ce secteur capitalistique, le temps est véritablement « doublement de l’argent »
Coûts de développement et concentration du marché
Développer une nouvelle entité chimique ou biologique représente un investissement colossal et sans cesse grandissant. Les estimations récentes établissent à environ 3 milliards d’euros le coût total par médicament développé, dont près de 60 % liés à la seule recherche (16% pour le développement non clinique et 44% pour les études cliniques). Un tel investissement financier ne peut être totalement assumé que par un nombre de plus en plus limité de grandes firmes pharmaceutiques ; la concentration du marché est ainsi la conséquence presque mécanique de ces exigences structurelles.
Chaque grande industrie pharmaceutique parvient à mettre quelques nouvelles molécules par an sur le marché mondial — environ trois molécules par mois à l’échelle planétaire. Ce chiffre, qui peut sembler élevé, masque en réalité une productivité extrêmement faible : par médicament contenant une seule molécule, des dizaines de milliers de composés sont testés en amont, pour seulement une poignée de candidats sélectionnés à l’arrivée. Le taux d’attrition reste donc exceptionnellement élevé, révélant un système long, incertain et peu performant au sens strict.
Déséquilibres entre innovation et besoins de santé publique
L’écart entre besoins de santé publique de découvrir des nouveaux médicaments agissant sur des nouvelles cibles dans des pathologies avec peu de traitements disponibles et les champs privilégiés de développement constitue également une tension majeure. Un médicament sur deux autorisé sur le marché cible aujourd’hui le cancer, domaine hautement rentable et scientifiquement dynamique. Néanmoins, à l’inverse, les maladies cardiovasculaires, pourtant première cause de mortalité mondiale, reçoivent une attention relativement moindre. D’autres domaines sont quasi figés : aucune nouvelle molécule innovante n’a été introduite en psychiatrie ou en dermatologie au cours des 2 dernières années révélant un déficit d’innovation préoccupant. Il en va certainement de même dans le développement de nouveaux antibiotiques où les pipelines de l’industrie pharmaceutique sont assez limités.
L’accès aux innovations pharmaceutiques est profondément asymétrique. Près de 66 % des nouvelles molécules sont utilisées aux États-Unis, contre 16 % en Europe et 5 % en Asie. La consommation totale des médicaments suit le même schéma : 54 % des volumes mondiaux sont absorbés par les États-Unis, alors que l’Europe en représente 25 %. Ces chiffres traduisent des capacités d’achat très variables, mais aussi des systèmes de remboursement et de prix profondément différents, parfois incompatibles avec les objectifs d’équité mondiale en santé publique.
L’accès aux innovations pharmaceutiques est profondément asymétrique. Près de 66 % des nouvelles molécules sont utilisées aux États-Unis, contre 16 % en Europe et 5 % en Asie.
La Belgique occupe, dans ce contexte, une position singulière. Elle figure dans le Top 3 mondial des investissements par habitant dans l’industrie du médicament, constitue une plateforme d’exportation majeure vers les États-Unis et l’Europe, et se distingue par le plus grand nombre d’essais cliniques par habitant. Ce dynamisme contribue à l’attractivité scientifique du pays, mais il n’exonère pas les acteurs d’une réflexion sur la soutenabilité et la robustesse du modèle.
COVID-19 : révélateur de puissance et de fragilité
La pandémie de COVID-19 a révélé à la fois la puissance d’innovation de l’industrie pharmaceutique et la vulnérabilité structurelle des chaînes d’approvisionnement mondialisées. Le succès des vaccins repose sur une diversité technologique exceptionnelle — ARNm, vecteurs viraux, vaccins inactivés, plateformes protéiques — ainsi que sur une coopération inédite entre secteurs public et privé. Cette diversité constitue l’une des clés de la robustesse : dans la nature comme dans les systèmes humains, la redondance et la pluralité des approches renforcent la capacité de résilience.
Mais la crise a aussi illustré les limites d’un modèle uniquement orienté vers l’optimisation : chaînes logistiques trop tendues, dépendance géopolitique, ruptures de stock, délais réglementaires, inégalités d’accès profondes. Un système trop performant, au sens d’une optimisation sans marge, devient paradoxalement fragile. « Ce qui est trop tendu finit toujours par casser. »
L’un des défis majeurs auquel fait face l’industrie aujourd’hui est l’érosion de la confiance. Les campagnes vaccinales, les controverses sur les effets indésirables ou la rapidité de mise sur le marché ont été amplifiées par une infodémie : un excès d’informations, parfois contradictoires, limitant la compréhension et favorisant la polarisation et donc, la perte de confiance. Cette confiance, une fois fragilisée, n’est plus un acquis mais un capital à reconstruire. Restaurer cette confiance nécessite transparence, pédagogie, écoute active et capacité à répondre au doute sans le mépriser. La robustesse, dans ce domaine, ne peut être que collective : « Personne n’est en sécurité tant que tout le monde ne l’est pas ».
Les piliers d’une industrie pharmaceutique robuste
La robustesse appliquée à l’industrie pharmaceutique implique plusieurs principes essentiels : Redondance : diversifier les sources de production, les plateformes vaccinales, les circuits réglementaires. Plasticité : être capable d’adapter rapidement les produits à l’émergence de variants ou de nouveaux agents pathogènes. Transparence : renforcer la traçabilité, l’ouverture des données, la clarté des processus décisionnels. Équité : incorporer l’accès universel comme un critère central, et non comme une externalité. Coopération : dépasser la logique purement compétitive pour construire une intelligence collective internationale.
L’industrie pharmaceutique se trouve aujourd’hui à un carrefour historique. L’obligation de résultats demeure, mais la manière d’y parvenir ne peut plus reposer uniquement sur la performance technico-économique. Les crises récentes ont démontré que les systèmes les plus performants en apparence peuvent être les plus vulnérables en situation de stress.
L’industrie pharmaceutique se trouve aujourd’hui à un carrefour historique.
La robustesse doit devenir un principe structurant : elle ne s’oppose pas à l’innovation, mais la complète en rappelant que la finalité première de toute activité pharmaceutique est une amélioration durable, équitable et pérenne de la santé publique. Repenser l’industrie sous l’angle du vivant, intégrer la diversité, accepter l’incertitude et reconstruire la confiance font partie des conditions indispensables pour que l’innovation reste au service de tous.








