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La pratique médicale entre performance et robustesse, pour une santé durable

Prof. Laura RIZZERIO

Philosophie, UNamur

Conférence donnée comme conclusions finales du colloque « La pratique médicale, entre performance et robustesse pour une pratique durable » à l'université de Namur le 15 novembre 2025 (colloque annuel de la Société Médicale Belge de Saint-Luc)


« La robustesse s’appuie sur la multiplication des interactions » : ce sont les paroles prononcées par Olivier Bouche dans son intervention. Elles résument parfaitement le fil conducteur de la journée. En cherchant en effet à comprendre la notion de robustesse pour voir comment elle peut rendre la pratique médicale plus humaine et plus durable, nous avons été confrontés d’emblée à cette évidence, bien soulignée par la théologienne Ellen Van Stichel dans son intervention : performants et robustes à la fois, nous, les humains, sommes aussi des êtres relationnels. Par conséquent, la véritable robustesse ne peut être atteinte qu’en reconnaissant l’interdépendance qui nous lie les uns aux autres et à l’environnement. En d’autres mots, tout au long de la journée, les conférenciers ont montré que nous sommes robustes parce que nous sommes vulnérables, et que c’est la reconnaissance de cette vulnérabilité à nous dévoiler le besoin que nous avons de nous soutenir les uns les autres pour faire face à notre existence. C’est ce soutien, qui est « soin », à rendre possible l’équilibre et la stabilité de nos vies dans un monde par ailleurs fluctuant. Ce soutien, qui est « soin » et qui pallie notre vulnérabilité constitue ainsi le chemin pour atteindre la robustesse.   

Tout au long de la journée, les conférenciers ont montré que nous sommes robustes parce que nous sommes vulnérables

Cette importance du soin, ou du « soutien », Ellen Van Stichel nous l’a montré aussi à travers l’exemple de la statue de l’Arcangelo de Berlinde de Bruyckere qui a été exposée à Leuven à l’occasion des festivités pour les 600 ans de la fondation de l’Université. La sculpture représente un archange loin d’être « glorieux » et qui, au contraire, rend tangible le thème de la vulnérabilité et de la résilience. En effet, la figure est dissimulée sous un moulage de peau de vache qui cache une bosse entre ses épaules, laissant deviner ses ailes. La statue semble ainsi ployer sous le poids d’un fardeau empêchant les ailes de se déployer pour voler. L’archange est pourtant présenté légèrement penché vers l’avant, dans un équilibre instable, qui pourrait indiquer aussi bien qu’il est en train de s’envoler ou qu’il vient de descendre pour prendre sur lui la douleur du monde. Berlinde De Bruyckere a dit vouloir ainsi signifier que lourdeur et légèreté, souffrance et consolation coïncident. Cet ange qui porte la douleur du monde, tel un soignant anonyme, laisse alors deviner comment, face à toute forme de souffrance et de contrainte, le soin et l’entraide permettent de garder un certain équilibre même dans les situations les plus fluctuantes et accablantes (1). C’est une très belle image sculptée de la robustesse. 

(1) Pour De Bruyckere, les anges constituent un hommage permanent à ceux qui contribuent à rendre la souffrance des autres plus supportable, tels que les travailleurs sociaux, les psychologues et les aides à domicile. Pour sculpter l’Arcangelo l'artiste s'est inspiré du tableau Cristo Morto Sorretto da un Angelo, attribué jusqu'à récemment au peintre e Giorgione (1477-1510). Il représente le Christ mourant, soutenu par un ange qui peine à soulever le corps lourd avec ses mains délicates. Pour De Bruyckere, ce tableau illustre à merveille la position des infirmières qui ont soigné les patients pendant la pandémie de COVID19 et les ont protégés d'une mort solitaire.

Or, le système sociétal dans lequel nous évoluons prône la performance et cherche à invisibiliser la vulnérabilité, car il est porté par la conviction que nos existences seront réellement accomplies lorsqu’elles pourront réaliser l’autonomie, conçue comme indépendance. L’organisation de la société (et de ses institutions : hospitalières, politiques, administratives, universitaires, etc.) repose ainsi sur une anthropologie qui cherche le ressort du développement dans l’individualisme et la compétitivité plutôt que dans le vivre ensemble et la coopération. Ce système s’avère fragile, non robuste, comme a souligné Olivier Bouche dans son intervention, et pourtant il reste en place. Pourquoi ? Est-il possible de changer cela ? La réponse qui émerge des interventions de la journée est un « oui », mais à condition de changer de point de vue. 

Le docteur Anne Berquin l’a bien témoigné dans son intervention en présentant la Théorie des strates pour une transition intégrale développée entre autres par la philosophe Charlotte Luykx. Elle a montré comment le changement qui peut assurer la robustesse doit procéder par « strates » : technique, comportementale, politico-économique, philosophique, spirituelle. Chacune de ces strates relève à la fois de l’initiative individuelle et des décisions politiques et institutionnelles. Les deux sont fondamentales pour opérer un changement de point de vue et aboutir à une profonde transformation du paradigme anthropologique qui préside aujourd’hui à l’organisation de nos sociétés. Nous voici donc tous responsabilisés face à l’acquisition de la robustesse pour nos pratiques individuelles et sociétales.  

Et, à nouveau, nous pouvons constater à quel point la clé du changement réside dans la reconnaissance de notre commune interdépendance les uns par rapport aux autres et dans le désir de poursuivre ensemble la visée d’un bien qui est commun parce qu’il est le bien de notre « être ensemble », et qu’il est même « notre être-ensemble ». Nous le voyons dans l’image de l’Arcangelo. Dans son intervention, Ellen Van Stichel a cependant mis en évidence la difficulté que nous avons à orienter notre vie dans le sens du « bien commun », en prêtant attention plus au collectif qu’à nos intérêts particuliers. Ce qui explique la lenteur avec laquelle ce changement se produit malgré le fait que nous sommes nombreux à le considérer comme indispensable. La raison est que ce changement se présente à nous comme une contrainte nous imposant des « sacrifices ». Cette réflexion de Ellen Van Stichel a fait surgir en moi une question : pourquoi vivons-nous ce changement comme un « sacrifice » ? Je pense que cela n’est pas dû seulement à l’inconfort que tout changement provoque. Cela est dû plus probablement au fait que nous avons du mal à croire que le plein accomplissement de notre existence dépend essentiellement de la réalisation du bien de la communauté.

Dans son intervention, Jean-Michel Dogné a proposé une magnifique illustration de ce qui pourrait changer dans nos attitudes individuelles et collectives si notre préoccupation portait plus sur le commun que sur l’individuel. Lors de la pandémie du Covid, les pays riches ont accepté de financer l’acquisition des vaccins pour les pays les plus pauvres car ils ont réalisé que le bien de chacun – la protection effective du virus dans leur pays - ne pouvait effectivement se réaliser qu’à condition que soit poursuivi le bien de tous – l’arrêt de la pandémie au niveau mondial. Cela ne fut pas vécu comme un « sacrifice » mais comme une évidence. Et cela a produit le résultat attendu : stopper la pandémie. 

Nous orienter dans le sens du « bien commun », en prêtant attention plus au collectif qu’à nos intérêts particuliers se présente à nous comme une contrainte nous imposant des « sacrifices ». La solidarité comme lors de la pandémie du Covid cependant, ne fut pas vécue comme un « sacrifice » mais comme une évidence.

C’est seulement en focalisant notre regard sur le « commun » que le changement individuel ne sera plus ressenti comme un sacrifice mais comme une opportunité, malgré ce qu’il peut en coûter. Dominique Bourg a synthétisé cette idée dans une seule phrase lors de son intervention : nous devons agir moralement et dans le respect de tous parce que « le tout nous oblige ». Or le « tout qui nous oblige » ne nous oblige pas parce qu’il nous contraint et qu’il nous « écrase », mais parce qu’il constitue le seul horizon dans lequel et par lequel nous pouvons réellement nous accomplir.   

Porter notre attention sur le fait que « le tout nous oblige » signifie alors respecter au moins ces trois conditions :

  1. la prise en compte des interactions entre tous les êtres qui peuplent notre monde 
  2. la prise en compte de la réalité des faits et non seulement de la simple perception qu’on a de ceux-ci, ce qui présuppose une référence à l’objectivité contre toute forme de subjectivisme 
  3. la sortie du dénis systématique de notre vulnérabilité existentielle, déni qui nous empêche de reconnaître que nous ne pouvons pas compter que sur nos forces et que nous ne sommes pas le centre du monde, mais que nous sommes tous liées les uns aux autres dans de relations qui ouvrent à la coopération et à la solidarité plutôt qu’à la compétitions et à la réussite strictement individuelle

Les différentes interventions de la journée ont illustré assez bien comment cette attention au « tout qui nous oblige » peut se traduire en concret, dans les gestes de notre quotidien et aussi dans nos pratiques médicales. J’en retiens ici quelques-unes. Tout d’abord l’exemple des soins palliatifs proposé par Simon Absil dans son intervention concernant la médecine générale. Car ces soins, même s’ils confrontent le soignant à une souffrance extrême, ils lui apprennent aussi à reconnaître sa propre vulnérabilité en faisant jaillir en lui, grâce à la rencontre entre la vulnérabilité de son patient et la sienne une richesse de résilience et d’humanité inespérée, voire inimaginable dans un contexte si douloureux. Je retiens en second lieu l’invitation exprimée par Jean-Michel Dogné concernant la recherche pharmaceutique qui doit être animée toujours et prioritairement par la préoccupation envers les patients, ce qui doit la conduire à transformer la compétition en coopération si la situation l’exige et à faire preuve de résilience en acceptant de réorienter les recherches lorsque la production d’un médicament ne s’avère pas utile à améliorer la santé commune.

En parlant de Saint François, Jonas Rooseleer a mis en avant la nécessité de se faire humble face à ce que la vie réserve, en accueillant ce qu’elle donne sans prétendre d’être toujours au centre de l’attention. L’humilité de François illustre concrètement comment initier le changement dans nos pratiques quotidiennes pour avancer sur le chemin de la robustesse. Ces exemples montrent tous comment, pas à pas, la référence à la « robustesse » peut s’imposer aussi bien au niveau individuel que sociétal. 

En conclusion, il y a sans doute encore une question à laquelle nous devons répondre. Est-ce que de réunions comme celle d’aujourd’hui, dans lesquelles nous entendons de belles interventions et une pléthore de bonnes intentions, sont réellement utiles pour transformer dans la bonne direction nos pratiques médicales ? Ne serait-il pas plus sage d’agir que de parler ?
Ma réponse est sans hésitation:
Ces réunions dans lesquelles il y a un échange franc de parole et par lesquelles on se donne l’occasion de dialoguer sont hautement profitables au changement, car elles aident à penser et à réfléchir à ce qui manque au système pour pouvoir être transformé : l’attention portée au collectif, à l’ « être » et au « faire » ensemble. Le fait de se retrouver pour approfondir des thèmes qui nous tiennent à cœur, comme celui de la pratique médicale en lien avec la robustesse, permet d’initier des lieux où, entre collègues, l’on expérimente le « bien » d’« être-ensemble ». C’est un premier pas qui témoigne que le changement est possible parce qu’il est déjà en acte quelque part, malgré les circonstances qui pourraient induire à en douter. 

Ce n’est d’ailleurs qu’en créant des lieux de dialogue et de rencontre où la préoccupation du collectif et du bien commun prime sur les intérêts particuliers des individus ou des groupes qu’on pourra inspirer les hommes politiques en suggérant de nouvelles pratiques et de nouveaux modes d’organisation de la société. De modes d’organisation et de pratiques où la collaboration et la coopération comptent davantage que la polarisation, la compétition ou les exigences de performance. Performance et compétition affectent à tel point nos relations et nos pratiques aujourd’hui qu’on en vient à perdre de vue l’importance des « dividendes de la paix », comme a dit dans son intervention Edouard Hosten. Ce sont ces nouvelles pratiques et ces nouveaux modes d’organisation mettant au centre le bien commun qui feront la robustesse de nos sociétés, les rendant stables et durables au cœur de toutes les fluctuations qui les affectent.   

Cette volonté de se réunir pour créer des lieux d’échange est le chemin pour développer de pratiques médicales servant une santé durable, One Health comme l’a si bien définie Dominique Bourg dans la dernière intervention de la journée. La recherche d’Une seule santé « nous oblige » parce que ce n’est que dans notre « être-ensemble » que nous pouvons réellement devenir pleinement nous-mêmes, êtres de langage et de communication, êtres logiques et « politiques » comme disait déjà le philosophe Aristote.

 

Nous remercions l'auteur d'avoir mis à notre disposition ce compte rendu de sa conférence à Namur pour Acta Medica Catholica 2025-2. Onze dank gaat uit naar deze auteur die het verslag van de lezing in Namen ter beschikking heeft gesteld voor Acta Medica Catholica 2025-2.

Autres extraits du colloque du 15 novembre 2025 à Namur:
LES SOINS ENTRE PERFORMANCE ET ROBUSTESSE

Ellen VAN STICHEL - Veerkracht, een theologische verkenning
Simon ABSIL - Splendeurs et défis de la relation soigné-soignant en médecine générale
Jonas ROOSELEER - 800 jaar zonnelied
Laura RIZZERIO - Conclusions du colloque
Synthèse par Grégoire WIEERS - Retours du congès (Dossier)

 
 
Guillaume GIROUL (FR) - In this edition: Finding balance between AI & human dignity, between performance & resiliance
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Pierre DEVOS (FR) - God reaches out to humanity, inviting us to spread real love around us
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Pope LEO XIV (ENG) - AI must never detract from the personal relationship between patients and healthcare providers
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William DE SMEDT (NL) - Artificial intelligence is advancing in healthcare. What challenges does this create?
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Dominique LAMBERT (FR) - Physicians are not just biotechnicians, they are guardians of suffering humanity
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João PEREIRA (ENG) - AI creates more efficiency allowing more time for human aspects of medical practice
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Yves POULLET (FR) - What does the patient's right to dignity mean in the face of increasingly invasive technologies?
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Christina KOENES (ENG) - Can artificial intelligence serve me in serving my patients?
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Laura RIZZERIO (FR) Take-home messages of our annual conference in Namur on November 15th 2025
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Ellen VAN STICHEL (NL) - Recognising our human dependence and vulnerability leads to trust and surrender
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Simon ABSIL (FR)- General practice: a robust form of medicine based on continuity, flexibility and responsiveness to the unexpected
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Jonas ROOSELEER (NL) - Small gestures and quiet individual choices allow care to become a place where community grows
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Bernard SPITZ (NL)- A balance between work, rest and relationships is necessary for healthcare that supports and offers hope
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Kardinaal Willem EIJK (NL)- Virtues and inner spirituality help Christian healthworkers to nourish their vocation (Summary by S. De Smedt)
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Nathalie SALEE (FR)-I believe dignity does not depend on medical conditions but on the very fact of being a person
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Marleen VANDERSTUYFT (NL) - Let us try to see patients through Jesus' eyes and love them as He showed us
to cathmed.be