
1. Des crises à la robustesse: un chemin pour les pratiques médicales de demain
Olivier Bouche
Philippe de Biolley
Institut Michel Serres, Lyon, France
Dans un monde marqué par une instabilité croissante, la question de la robustesse s’impose comme un axe stratégique majeur pour les organisations, les entreprises et les collectivités. La dérégulation climatique, l’effondrement de la biodiversité, la raréfaction des ressources ou encore la volatilité politique créent un environnement où les modèles fondés uniquement sur la performance apparaissent de plus en plus fragiles. C’est dans ce contexte qu’émergent les initiatives www.robustesse.be et www.robustesse.fr, dont la vocation est d’accompagner la Belgique et la France dans la mise en œuvre de Key Robustness Incentives (KRI). Ces dispositifs visent à offrir aux organisations les marges de manœuvre nécessaires pour répondre aux chocs, absorber les crises et s’adapter aux transformations structurelles.
Cette approche s’appuie sur les sciences du vivant, notamment la biologie, qui offre un cadre conceptuel riche pour comprendre la capacité des systèmes naturels à maintenir leur stabilité à court terme et leur viabilité dans la durée compte tenu des environnements fluctuants. De cette rencontre naît une vision systémique, intégrée, qui embrasse l’ensemble des dimensions d’une organisation plutôt que d’en isoler des fragments.
Cette démarche s’inscrit également dans la continuité des travaux de l’Institut Michel Serres. Fondé en 2012, il a été conçu comme un creuset, dans lequel se rejoignent aussi bien la recherche scientifique que les initiatives portées par les organisations de la société civile ou les citoyens eux-mêmes, pour retisser des liens positifs, à l’échelle des territoires, entre la santé des milieux naturels, la santé humaine et la santé « sociale ».
Gouvernance et robustesse : renouveler les modèles
En 2015, l’Institut Michel Serres consacrait un chantier majeur à l’évaluation du « capital naturel », soulignant l’urgence de doter les sociétés d’indicateurs capables de mesurer l’état des écosystèmes dont dépend l’ensemble de notre organisation sociale et économique. C’est également dans cet esprit qu’a été fondée fin 2020 Corporate ReGeneration, dirigée par Vincent Truyens et Olivier Bouche. Cette structure vise à renouveler les modèles de gouvernance en intégrant les défis contemporains — dérèglement climatique, inégalités sociales, chute de la biodiversité, perte de sens — comme des paramètres à part entière du pilotage stratégique dans les organisations.
Ces initiatives convergent vers une même intuition : la robustesse n’est pas l’antonyme de la vulnérabilité mais son autre versant, celui qui permet d’en faire une ressource dynamique plutôt qu’une menace. C’est cette perspective qu’Olivier Bouche et Philippe de Biolley ont éclairée en s’appuyant notamment sur les travaux du biologiste Olivier Hamant, figure majeure de la réflexion contemporaine sur la robustesse inspirée du vivant.
La robustesse n’est pas l’antonyme de la vulnérabilité mais son autre versant, celui qui permet d’en faire une ressource dynamique plutôt qu’une menace.
La pensée occidentale moderne a largement été façonnée par un idéal de performance, comprise comme la capacité à maximiser les résultats en minimisant les ressources mobilisées. Cette logique de linéarisation et d’optimisation, illustrée par la recherche systématique du « chemin le plus court », a profondément transformé nos manières de produire, de gérer et même d’exister. Les exemples sont multiples : la généralisation des LED, plus efficaces que les ampoules à incandescence mais dont la faible consommation entraîne une multiplication des usages, parfois superflus ; la concentration de la production mondiale d’un ingrédient stratégique — la moutarde — dans une seule région du Canada exposant aux pénuries en cas d’aléa local ; l’hyperdépendance logistique au canal de Suez, exposant à l’arrêt des échanges en cas d’avarie minime arrêtant un seul bateau en chemin sur le canal. Chacun de ces cas témoigne d’un même phénomène : l’optimisation, lorsqu’elle élimine la diversité des voies possibles, crée des fragilités systémiques.
Pression permanente et illusion de la résilience
Cette optimisation poussée conduit également à un contexte de pression permanente, tant dans le sport professionnel que dans le monde du travail. Une blessure mineure peut mettre fin à une carrière ; un incident opérationnel peut entraîner l’effondrement d’une chaîne entière ; un ralentissement imprévu peut être interprété comme un échec ; une pause-carrière peut signifier la fin de cette dernière. L’injonction contemporaine à la résilience — « sortir sans cesse de sa zone de confort », « réussir par l’effort », « rebondir après l’échec » — finit par renforcer les conditions mêmes de la fragilité qu’elle prétend combattre.
Dans cette dynamique, la production d’entreprises hautement performantes contribue à une fragilité systémique dans un monde de plus en plus fluctuant : dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, tensions géopolitiques, instabilité démocratique.
Face à cette impasse, Olivier Hamant propose un antidote : penser en termes de robustesse. Il la définit comme la capacité d’un système à rester stable à court terme et viable à long terme, compte tenu de la variabilité ou de la fluctuation de toutes les ressources. Le vivant offre d’innombrables exemples de cette stratégie. La photosynthèse, avec un rendement optimal de seulement 1 %, illustre que la performance maximale n’est pas toujours la voie la plus durable. La couleur verte, moins « efficace » que le noir pour absorber la lumière, offre une stabilité de fonctionnement indépendante des conditions environnementales. De même, la température corporelle humaine n’est pas réglée sur le niveau biologiquement maximal (40°) mais sur un compromis viable (37.2°), permettant de rares périodes de maximisation : la fièvre.
Olivier Hamant propose un antidote : penser en termes de robustesse. Il la définit comme la capacité d’un système à rester stable à court terme et viable à long terme, compte tenu de la variabilité ou de la fluctuation de toutes les ressources.
Les principes fondamentaux de la robustesse
Cette robustesse repose sur plusieurs principes clés :
- Ralentir : préserver une capacité d’accélération ponctuelle en acceptant un rythme globalement plus modéré.
- Mobiliser les ressources, y compris celles qui semblent secondaires ou périphériques.
- Rester inachevé, c’est-à-dire ouvert à l’évolution, à l’adaptation et aux ajustements continus.
- Et plus largement, accepter l’incohérence, l’inefficacité, l’hétérogénéité, la redondance — toutes caractéristiques du vivant, qui favorisent paradoxalement la stabilité.
C’est dans ce cadre qu’Olivier Bouche et Philippe de Biolley travaillent à intégrer les principes de robustesse dans les entreprises. Ce travail se heurte à une difficulté majeure : les organisations se considèrent souvent déjà « lentes », « peu efficientes » et « chargées de projets inachevés ». Or, cette autoperception est parfois un biais qui empêche de reconnaître les véritables espaces de robustesse existants.
Dans une mise en abyme constructive des travaux d’Olivier Hamant, les intervenants proposent cinq déplacements conceptuels pour permettre aux organisations d’adopter une posture robuste :
- Sortir de la polarisation : dépasser l’opposition binaire entre performance et non-performance, efficacité et inefficacité, rapidité et lenteur.
- Suspendre le jugement : réduire la pression normative qui empêche l’exploration, l’itération et l’expérimentation.
- Réordonner la hiérarchie entre performance et robustesse : faire de la performance un outil au service de la robustesse, et non l’inverse.
- Observer l’environnement plutôt que l’objectif : identifier les signaux, les ressources limitées, les contraintes réelles, et intégrer la santé commune — écologique, sociale et humaine — comme finalité.
- Renoncer à l’idée que nous sommes la solution à tous les problèmes : reconnaître le rôle de chaque acteur, la valeur des interdépendances et la nécessité de coalitions d’action.
Conclusion : la robustesse comme philosophie collective
Au terme de cette réflexion, une conviction s’impose : la robustesse ne se limite pas à des méthodes de gestion. Elle constitue une philosophie de l’action collective. Penser la santé commune, selon la formule chère à l’Institut Michel Serres, c’est articuler la santé des écosystèmes, la santé sociale et la santé individuelle comme trois dimensions indissociables du même système vivant.
« Il faut décider de la paix entre nous pour préserver la nature, et de la paix avec la nature pour nous préserver. » Cette évocation du « contrat naturel » de Michel Serres résonne comme un appel à redéfinir les fondements de notre organisation sociale et économique dans un monde où les crises à venir ne seront pas des accidents mais des constantes.
La robustesse apparaît alors non comme un supplément de méthode, mais comme un changement de civilisation.








