
La Vierge Marie, remède de tendresse pour une Église patiente
Chanoine Joël Rochette
Vicaire général du diocèse de Namur et Recteur du Sanctuaire marial de Beauraing
(Conférence donnée le 3 mai à Paris, raccourcie par nos soins pour Acta Medica Catholica 2025-I. Les intertitres sont également de la rédaction.)
Un colloque singulier : de la relation médecin-patient à la relation croyant-Dieu
L’expression est courante dans le milieu médical. Elle décrit la relation entre le médecin et le patient. Le « colloque singulier » est, dans son acception première, la relation bilatérale et protégée, en confiance, du médecin et de son patient, dans le cadre du secret médical. On prête à Louis Portes, jadis président du Conseil national de l’Ordre des médecins, la définition suivante : le colloque singulier est « la rencontre d’une confiance et d’une conscience ».
Je me permets d’emprunter cette expression à la médecine pour décrire la vie spirituelle. Dans la foi chrétienne, l’essentiel réside dans la relation entre une personne humaine et Dieu, ce Dieu qu’elle cherche et découvre, à qui elle parle et qu’elle écoute. Colloquium : s’entretenir avec. Entre le croyant et Dieu, c’est toujours de manière singulière que s’établit une « relation bilatérale et protégée, en confiance », au secret du cœur. La foi chrétienne inclut cette relation intime, cette vraie rencontre, « la rencontre d’une confiance et d’une conscience ».
« La foi chrétienne inclut cette relation intime, cette vraie rencontre : la rencontre d’une confiance et d’une conscience. »
Des figures bibliques du dialogue avec Dieu
Je peux m’appuyer sur bien des passages bibliques pour affirmer ce colloque singulier. Dès les premières lignes de la Genèse, on voit Dieu et l’être humain « colloquant », presque bavardant, à tu et à toi, « se promenant dans le jardin à la brise du jour » (Gn 3,8). Parfois, l’échange est plus décisif. Dans le livre de l’Exode, c’est au détour du chemin que « l’ange du Seigneur apparut [à Moïse] dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer (…) et Dieu l’appela du milieu du buisson : Moïse, Moïse ! Il dit : Me voici ! » (Ex 3,2-4). Vous pourrez découvrir dans le texte que Moïse regarde, fait un détour pour aller voir le buisson, tandis que Dieu a vu qu’il faisait un détour pour voir, avant de lui dire : « J’ai vu la misère de mon peuple… je suis descendu pour le délivrer » (Ex 3,7-8). Et voici Moïse guéri de la cécité de ses peurs, capable de se relever. Sa conscience blessée – au chapitre précédent, il a tué un Égyptien – rencontre ici une confiance qui la sauve.
Je prends un second exemple, dans le Nouveau Testament cette fois. Un certain Saul, juif fervent et persécuteur des premiers chrétiens, est renversé dans son être profond sur le chemin de Damas. Il est jeté à terre et ceux qui l’entourent ne comprennent rien à ce qui se passe : il faudra trois versions du même récit, en Ac 9, 22 et 26, pour démêler les fils de cette expérience singulière. Ce qui est certain, c’est qu’une voix l’appelle : « Il entendit une voix qui lui disait : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 9,4). Littéralement, grâce au double sens du verbe grec diôko : que poursuis-tu vraiment ? Pourquoi me poursuis-tu, que recherches-tu… si ce n’est moi ? Et Paul de demander alors : « Qui es-tu ? » (Ac 9,5). Paul en perd la vue, devenu incapable de voir sa vie en vérité ; il lui faudra les trois jours d’un tombeau symbolique pour recouvrer cette vue. Les exemples sont nombreux d’une telle rencontre singulière, parfois spectaculaires, généralement plus ordinaires.
Marie, figure du colloque singulier et du quotidien sanctifié
« Sainte Marie, femme du quotidien […] ô créature extraordinaire amoureuse de normalité… »
Au début de l’évangile de Luc, le colloque singulier entre Marie et le Seigneur est d’une grande simplicité : « L’ange entra chez elle et la salua (…) Marie dit alors : Je suis la servante du Seigneur » (Lc 1,28.38). Un grand maître spirituel italien, don Tonino Bello, commente ce colloque singulier, dans Maria, Donna dei nostri giorni (éd. San Paolo, Milano, 1993, 13 ; traduction personnelle) :
Sainte Marie, femme du quotidien, libère-nous des nostalgies de l’épopée, et enseigne-nous à considérer la vie quotidienne comme le chantier où se construit l’histoire du salut. Jette les amarres de nos peurs, afin que nous puissions expérimenter comme toi l’abandon à la volonté de Dieu dans les plis prosaïques du temps et dans les lentes agonies des heures. Et reviens marcher discrètement avec nous, ô créature extraordinaire amoureuse de normalité, qui, avant d’être couronnée reine des cieux, a avalé la poussière de notre pauvre terre.
Voilà une longue introduction, j’en conviens, pour traduire la vie spirituelle chrétienne en termes de colloque singulier, de conscience en confiance, au plus intime du cœur, aux portes de la vie.
La femme de l’Apocalypse : une Église maternelle et mariale
Je vous propose maintenant d’entrer dans le livre de l’Apocalypse de saint Jean pour « voir » davantage la Parole de Dieu. C’est bien ce que le témoin Jean a expérimenté, au tout début du livre : « Je me retournai pour voir la voix qui me parlait » (Ap 1,12). Il s’agit donc, paradoxalement, de voir ce qui normalement s’entend : faire parler les images, dans la puissance extrême du symbolisme apocalyptique.
Venons-en ainsi au chapitre 12 de ce livre où l’on voit une femme dans le ciel. L’image de la femme, dans la Bible, signifie avant tout le peuple. L’Ancien Testament recourt souvent à la figure de la femme pour exprimer la nature d’Israël, comme dans cette phrase lapidaire d’Os 2,1.4 : « Vous n’êtes pas mon peuple… Elle n’est pas ma femme ». Saint Paul écrit, en Ga 4,21-31 : « La Jérusalem d’en haut est libre, et c’est elle notre mère… ». Dans la tradition juive, Sion est une femme, qui devient mère en enfantant le croyant dans la douleur, comme l’indique le Ps 87,5 : « Mais on appelle Sion ‘ma Mère’ car en elle tout homme est né ».
Nous sommes donc préparés à voir surgir cette femme
Je n’ai pas encore parlé beaucoup de la Vierge Marie jusqu’ici, si ce n’est une évocation de l’Annonciation. Ne peut-on pas la découvrir ici, dans cette femme qui représente l’Eglise ? Marie a enfanté le Messie, elle a accompagné la naissance de l’église ; elle est modèle des croyants. Ce que l’on dit de Marie dans les évangiles est d’une simplicité admirable : « Elle gardait et méditait toutes ces choses dans son cœur » (Lc 2,19.51) ; puis, tournée vers le disciple bien-aimé en qui chacun, s’il le désire, peut se reconnaître : « Femme, voici ton fils ! Voici ta mère » (Jn 19,26-27).
« Elle gardait et méditait toutes ces choses dans son cœur. » (Lc 2,19.51)
Dans la liturgie catholique, vous le savez, le texte d’Ap 12 est lu en la fête de l’Assomption de la Vierge Marie, le 15 août. La liturgie reconnaît dans cette femme de l’Apocalypse la femme Marie. Marie est image de la femme-église qui participe à la résurrection du Seigneur, une résurrection réellement à l’œuvre dans le combat spirituel des croyants.
De Beauraing à Guadalupe : deux apparitions, un même amour maternel
Je souhaite maintenant aborder quelques aspects de la dévotion mariale… en vous racontant l’une de deux histoires d’apparitions de la Vierge Marie reconnues par l’église catholique. L’une et l’autre disent l’intervention de Dieu, par Marie, dans l’histoire des hommes. La première est très connue, celle de Notre-Dame de Guadalupe ; la seconde sur laquelle je m’attarderai, l’est beaucoup moins, celle des apparitions de Marie à Beauraing, en Belgique d’où je viens. Je vous propose d’entendre un bref récit de cette dernière, pour ensuite les mettre en lien.
Le village de Beauraing, lui, est un petit bourg perdu situé en Wallonie belge, à quelques kilomètres de la frontière française. Nous sommes fin 1932, début 1933 ; c’est quatorze ans après la fin de la Grande Guerre et ses millions de morts ; c’est trois ans après le krach financier de la bourse américaine, et la crise économique fait rage ; à quelques dizaines de kilomètres, l’Allemagne voit l’avènement du parti nazi d’Adolf Hitler, nommé chancelier du Reich le 30 janvier 1933… À Beauraing, voici cinq jeunes enfants issus de deux familles modestes : les Voisin, avec Fernande (15 ans), Gilberte (13 ans) et Albert (11 ans), et les Degeimbre, avec Andrée (14 ans) et Gilberte (9 ans). Les enfants ont vite lié amitié, ils jouent aussi souvent que possible ensemble, font des farces aux villageois – ils aiment sonner aux portes des maisons et s’enfuir aussitôt – et, le soir venu, ils vont chercher Gilberte Voisin à l’étude chez les sœurs de la Doctrine Chrétienne de Nancy.
C’est ainsi que le 29 novembre 1932, vers 18 heures, Albert, qui vient de sonner chez les sœurs, se retourne et s’écrie : « Regardez, la Vierge qui se promène au-dessus du pont ! ». Il l’a aperçue au-dessus du pont du chemin de fer qui surplombe la route et la propriété : c’est à une cinquantaine de mètres d’eux. Sa sœur et ses amies voient à leur tour une Belle Dame. Effrayés et attirés tout à la fois, les enfants retournent chez eux en courant, se promettant néanmoins de revenir le lendemain à la même heure.
Le 30 novembre, la Sainte Vierge leur apparaît de nouveau au-dessus du pont. Le 1er décembre également, mais elle se rapproche, disparaît de nouveau, puis réapparaît sous une branche d’aubépine, près de la grille d’entrée du jardin. C’est là que, désormais, Marie se manifestera encore une trentaine de fois. Les apparitions sont réservées aux seuls enfants : personne d’autre, parmi ceux qui les accompagnent, ne voit quoi que ce soit. À chaque fois, les parents regardent leurs enfants tomber à genoux d’un coup sourd sur le sol, à s’en casser les rotules. Tous les cinq dirigent leur regard dans la même direction : l’aubépine. Pour la supérieure de l’école, Mère Théophile, il faut que la « comédie » cesse ; elle a pris sa décision : les grilles seront désormais fermées et les deux chiens lâchés dans le jardin.
Après trente-trois apparitions, le procès canonique conduira à la reconnaissance du culte en 1943 et, après deux guérisons déclarées miraculeuses, sera reconnue l’authenticité des faits de Beauraing le 2 juillet 1949, avec l’assentiment du Saint-Siège. Les cinq enfants se sont mariés et sont aujourd’hui décédés.
« Elle était si belle. »
Beauraing et Guadalupe sont aux antipodes l’un de l’autre : dans le temps (401 ans d’écart), dans l’espace (9 000 km), dans les modalités (un voyant de 57 ans et une apparition conservée sur tissu, cinq enfants voyants et leur témoignage unanime) et dans le rayonnement (modeste pour Beauraing, international pour Guadalupe). Mais ils sont si proches aussi !
En plein hiver 1531, un homme de condition modeste se rend au catéchisme, pour y recevoir une « instruction sur les choses divines ». Au bord du chemin, soudain, une Belle Dame lui apparaît. Et ses yeux, alors, ne peuvent plus se détacher d’elle.
En plein hiver 1932, cinq enfants de condition modeste se rendent à l’école des sœurs de la Doctrine Chrétienne, et les enfants, tous catéchisés, sont croyants, vaille que vaille. Au bord du chemin (de terre et de fer), soudain, une Belle Dame leur apparaît. Très vite, passant de la peur à la confiance, leurs yeux ne pourront plus se détacher d’elle : « Elle était si belle. »
Juan Diego lève la tête ; il voit un nuage et un magnifique arc-en-ciel. Une lumière blanche étincelante s’échappe du nuage. Le vêtement de la Dame est rayonnant, comme le soleil, et, du rocher où elle se tient, sortent des rayons resplendissants. Surtout, elle lui parle avec douceur, considération ; il se sent attiré vers elle et, plus que tout, se sent aimé par elle.
Les enfants de Beauraing lèvent les yeux vers un nuage blanc. C’est dans la nuit noire qu’elle apparaît, mais la lumière qui émane d’elle est céleste. La Dame est lumineuse, son vêtement rayonne de la lumière du Ciel, et de sa tête sortent des rayons resplendissants. Elle apprivoise lentement les enfants, par quelques mots dits doucement ; ils se sentent attirés vers elle et, plus que tout, se sentent aimés par elle.
La Dame dit à Juan Diego qu’il est son très cher fils, le plus petit de ses enfants. Puis elle se présente : elle est la parfaite et toujours Vierge Marie, la Mère du vrai Dieu ; elle ajoute qu’elle est la Mère de Miséricorde. Elle demande qu’en ce lieu précis soit construite une église « pour moi ». Juan Diego accueille ces paroles dans sa mémoire et dans son cœur.
La Vierge de Beauraing a établi une relation de confiance avec les enfants, à qui elle a demandé d’être toujours bien sages. Elle dit son nom : elle est la Vierge Immaculée, la Mère de Dieu. Elle ajoute qu’elle est Reine des Cieux. Et elle demande, ici aussi, une chapelle. Ce sera un lieu de miséricorde, car Marie promet « de convertir les pécheurs ». Comme à Guadalupe, Marie ajoute deux mots : « Sacrifiez-vous… pour moi. »
La Vierge de Guadalupe est semblable à la Femme de l’Apocalypse (cf. Ap 12,1) : la tilma la montre revêtue de soleil, la lune sous les pieds. Et ce manteau recueille désormais le signe de sa présence. Tous voient l’image vivante de la Vierge, comme au milieu d’un buisson de roses remplies de rosée, belle et lumineuse, qui les couvre de son regard bienveillant ; par elle, ils découvrent leur identité profonde d’enfants de Dieu appelés à la sainteté.
En son buisson d’aubépine à Beauraing, la Vierge au Cœur d’Or est lumière dans la nuit. Le dernier soir des apparitions, une boule de feu, tel un soleil, éclate dans l’aubépine et éblouit Fernande, la dernière enfant restée sur place après que les autres aient été emmenés pour l’interrogatoire. Des témoins voient cette explosion lumineuse et sentent son souffle. Marie veut couvrir ses enfants d’un manteau de lumière.
Le cœur d’or de Marie : feu de tendresse pour l’Église patiente
« Le cœur de Marie, c’est Jésus. » saint Jean Eudes
C’est sûrement le signe le plus étincelant, le plus beau de Beauraing. Les enfants l’ont dit : elle avait un cœur d’or. On sait ce que signifie dire de quelqu’un qu’il a un cœur d’or : il est débordant d’amour et de lumière. L’école choisie par la Vierge Marie à Beauraing s’appelle l’Institut Notre-Dame du Sacré-Cœur. Le nom de l’école date de bien avant les apparitions : il indique donc que le cœur de Marie est uni au Cœur de Jésus lui-même. Comme l’écrit saint Jean Eudes : « Le cœur de Marie, c’est Jésus ».
Ce cœur est aussi le nôtre. Il est le cœur d’une personne humaine que Dieu a fait brûler de son amour. Au milieu de l’aubépine, lieu des apparitions, il y a comme un feu brûlant ! C’était, dans le livre de l’Exode, le feu qui brûlait sans consumer le buisson ! C’est, dans l’évangile de Luc, le feu qui brûle les disciples d’Emmaüs qui se disent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous tandis qu’il nous parlait sur le chemin ? » (Lc 24, 32) ?
À la suite de Marie, regardons donc le monde avec ses yeux, portons le monde dans son sourire de tendresse. Accueillons sa présence dans le tissu de notre quotidien.
Merci, ô Vierge Marie, en chacun de nos jours, pour ta tendresse réconfortante et guérissante dans les sinuosités de notre Église patiente.
Ave Maris Stella
Je conclus avec quelques mots de l’antique hymne mariale Ave Maris Stella, datant probablement du VIIème siècle :
Salut, étoile de la mer,
Sainte Mère de Dieu,
Toi, toujours vierge,
Bienheureuse porte du ciel...
Brise les chaînes des pécheurs,
Rends la lumière aux aveugles,
Délivre-nous de nos misères,
Obtiens pour nous les vrais biens.
3/5/2025
Côme BOMMIER - Accueil des participants
Joël ROCHETTE - La Vierge Marie, remède de tendresse pour une Église patiente
Samuel LIEGEON - La fabrication du beau au travers du métier
Blandine HUMBERT- Espérance et soin
Bertrand GALICHON - Soigner le pauvre, une leçon de spiritualité
Prière de consécration des médecins au coeur immaculé de Marie
Acta Medica Catholica 2025-1
Editor-in-chief Mr. Thomas Remy
Volume 94 (2025 semester 1)








