igor-omilaev-fhgwfzddaos-unsplash.jpg

Intelligence Artificielle et la relation patient-médecin : entre progrès technique & éthique du soin

Prof. Dominique Lambert

Académie royale de Belgique & Université de Namur


Conférence donnée lors du congrès « IA et médecine : le défi de la dignité humaine », organisé par l'Académie pontificale pour la vie et la Fédération internationale des associations médicales catholiques (FIAMC), du 10 au 12 novembre 2025, à Rome.

L' article ci-dessous propose une synthèse raccourcie (par Guillaume Giroul).
Vous pouvez télécharger le texte original (intégral) du Prof. Lambert par le bouton 'download PDF'.

Download original text (PDF)


Introduction : une révolution médicale en cours

L’intelligence artificielle (IA) a déjà transformé de nombreux aspects de la pratique médicale. Aujourd’hui, elle s’invite dans tous les domaines : aide au diagnostic, surveillance des constantes vitales, gestion des dossiers médicaux, robotique chirurgicale, ou encore dictée automatique des rapports médicaux. Ces innovations offrent un gain de précision et de temps considérable, permettant aux médecins de mieux cibler les traitements et d’améliorer la prise en charge des patients.

Mais si l’IA optimise la technique, elle questionne la dimension relationnelle du soin. La consultation médicale n’est pas qu’un acte de guérison : elle est un dialogue humain fondé sur la confiance, l’écoute et la reconnaissance mutuelle. 
Or, certains usages de l’IA — par exemple les diagnostics générés par ChatGPT — risquent de fragiliser cette relation en transformant le médecin en simple technicien de la santé.

Cet article propose d’analyser comment l’IA modifie la relation entre patient et médecin, d’en évaluer les limites éthiques, et de dégager quelques lignes de discernement pour un usage responsable de ces technologies.

1. La relation patient–médecin : un pacte de soin

La relation médicale repose sur ce que Paul Ricoeur a nommé le pacte de soin, magnifiquement développé par le Dr Geneviève Guillaume. Ce pacte repose sur trois piliers fondamentaux :

D’abord la confiance et la vérité : Le secret médical et le consentement libre et éclairé sont les fondements de la confiance. Le patient se confie à un médecin non seulement parce qu’il attend un traitement, mais parce qu’il lui confie sa vulnérabilité.

Ensuite la reconnaissance d’une compétence technique : Le médecin est reconnu comme un professionnel formé et compétent.
Cette reconnaissance justifie la confiance accordée à son diagnostic et à ses décisions.

Enfin, la prise en compte du contexte global : la médecine n’est jamais neutre : elle s’inscrit dans un environnement humain, social, familial et économique. Le médecin est appelé à considérer la personne dans toute sa complexité, pas seulement son corps malade.

2. Les fragilités introduites par l’intelligence artificielle

L’intégration de l’IA dans la médecine bouleverse ces trois dimensions du pacte de soin.

La confiance est mise à l’épreuve : l’IA excelle dans le traitement des données, mais elle échoue à comprendre les émotions, les ambiguïtés ou les non-dits. La conversation médicale est faite de silences, de gestes, de regards : autant d’éléments qu’un algorithme ne peut interpréter. De plus, la collecte massive de données médicales soulève un enjeu crucial : la confidentialité. Le patient ne peut plus être certain que ses informations ne seront pas utilisées sans son consentement. La confiance, pilier de la relation médicale, devient fragile dans un monde où les données circulent sans visage.

La compétence technique du médecin est remise en question : l’IA renforce certaines compétences médicales — elle traite plus de données, détecte des anomalies invisibles à l’œil humain — mais risque aussi de réduire le rôle du médecin à un opérateur de données. Le temps passé à saisir ou vérifier des informations numériques se fait souvent au détriment du temps de dialogue avec le patient. Or, écouter, comprendre les angoisses ou les attentes implicites du malade fait partie intégrante de la guérison.La médecine n’est pas seulement une science du corps : elle est aussi un art de la relation. Lorsque la guérison n’est plus possible, comme en soins palliatifs, cette dimension humaine devient centrale : le rôle du médecin n’est plus de guérir, mais d’accompagner, de soulager, d’être présent jusqu’au bout. Réduire la pratique médicale à une logique technique, c’est risquer de déshumaniser la relation de soin.

Le risque d’une décision déconnectée du bien commun : l’IA raisonne selon des critères de cohérence et d’efficacité. Mais une décision médicale ne se réduit pas à une équation : elle implique des biais culturels, économiques et sociaux, et surtout une considération éthique. Un algorithme peut calculer le risque ou le coût d’un traitement, mais il ne peut pas décider du sens de la vie d’une personne ni du bien commun. Comme le soulignait Jacques Ellul dès les années 1970 : « La technique transforme en machine tout ce qu’elle touche. » L’IA tend à enfermer le jugement humain dans des logiques procédurales, alors que la médecine exige au contraire discernement, prudence et empathie.

3. Les limites intrinsèques de l’intelligence artificielle

L’IA excelle à résoudre des problèmes bien définis, mais elle demeure prisonnière de ses règles et de ses données passées. Elle ne peut sortir de son apprentissage ni inventer des catégories nouvelles sans qu’on lui en donne les instructions. Or, la réalité humaine est faite d’ambiguïtés, de contradictions et d’émotions — autant d’éléments non modélisables.

La médecine fondée uniquement sur l’IA manquerait donc des données essentielles comme les incohérences du discours du patient, les non-dits ou les vérités partielles qui révèlent sa souffrance.

Comprendre cela suppose du temps, de la patience, et parfois l’acceptation d’une inefficacité apparente — qualités étrangères à la logique algorithmique. L’IA recherche la cohérence parfaite ; la relation humaine, elle, vit de souplesse et d’imprévu. Une médecine entièrement numérique risquerait d’enfermer le patient dans un système standardisé, le réduisant à un profil de données.

4. Vers une éthique du discernement

Plutôt que de rejeter ou d’idolâtrer l’IA, il s’agit d’en faire un outil au service de la dignité humaine.
Trois orientations peuvent guider cette intégration.

  1. Le patient ne peut être réduit à un ensemble de chiffres.
    L’IA doit rester un instrument, non un interlocuteur. Les médecins doivent maintenir une supervision humaine effective et refuser toute déshumanisation du soin. La collecte de données doit rester subordonnée au consentement éclairé du patient et au bien commun, non à la logique économique.

  2. La défense du temps de face-à-face
    Le dialogue entre médecin et patient n’est pas une perte de temps, mais une part essentielle du soin.
    La formation médicale doit réhabiliter cette dimension relationnelle : faire l’éloge du temps inutile.
    Certaines utilisations de l’IA — par exemple dans le suivi de patients autistes — peuvent enrichir la relation, mais toujours sous supervision médicale.

  3. Une éthique du prochain
    L’Évangile du Bon Samaritain (Lc 10, 36-37) nous rappelle que le soin commence par l’ouverture du cœur. Soigner, c’est devenir le prochain de celui qui souffre.
    Trois étapes définissent cette éthique :

  • Ouvrir son cœur à la souffrance de l’autre ; 
  • Tenter de guérir les blessures, physiques et morales ;
  • Prendre soin durablement, même après la guérison.

L’IA ne doit jamais empêcher ces trois gestes humains : elle ne peut ni compatir, ni consoler, ni aimer. Elle ne peut réaliser pleinement la première et la troisième étape de la relation médecin/patients.

Conclusion : pour une médecine à visage humain

Certes, les contraintes économiques et le manque de personnel médical rendent difficile la restauration d’une relation profonde entre soignant et patient. Mais la première réforme à entreprendre est celle de la formation : enseigner l’art de la relation, la médecine palliative, et la parole éthique. Le médecin n’est pas qu’un biotechnicien : il est un gardien de l’humanité souffrante.

Il faut reconnaître le droit du patient à être écouté, et le droit du médecin à pouvoir écouter. Ces espaces de dialogue doivent être protégés du tout-numérique.

Comme l’écrivait Simone Weil : « La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : “Quel est ton tourment ?” » Il faut donc développer une IA qui n’empêche jamais le médecin de poser cette question — car c’est à ce moment-là qu’il devient, véritablement, le prochain de son patient.

photo header: igor-omilaev-fhgwfzddaos-unsplash


Conférence résumée par Guillaume Giroul
Vous pouvez télécharger le texte original (intégral) du Prof. Lambert par le bouton 'download PDF'

Download original text (PDF)

 

portret van Dominique Lambert
Dominique Lambert
ai_congres_auditorium_rome
Pope LEO XIV (ENG) - AI must never detract from the personal relationship between patients and healthcare providers
Rome 2 young doctors
William DE SMEDT (NL) - Artificial intelligence is advancing in healthcare. What challenges does this create?
igor-omilaev-fhgwfzddaos-unsplash.jpg
Dominique LAMBERT (FR) - Physicians are not just biotechnicians, they are guardians of suffering humanity
thisisengineering-ptnm45ozkcw-unsplash.jpg
João PEREIRA (ENG) - AI creates more efficiency allowing more time for human aspects of medical practice
artificial intelligence and medecine
Yves POULLET (FR) - What does the patient's right to dignity mean in the face of increasingly invasive technologies?
holding_hands.jpg
Christina KOENES (ENG) - Can artificial intelligence serve me in serving my patients?
veerkracht_luchtballon
Ellen VAN STICHEL (NL) - Recognising our human dependence and vulnerability leads to trust and surrender
cdc-t6dm5b1neza-unsplash.jpg
Simon ABSIL (FR)- General practice: a robust form of medicine based on continuity, flexibility and responsiveness to the unexpected
Assisi by night
Jonas ROOSELEER (NL) - Small gestures and quiet individual choices allow care to become a place where community grows
veerkracht_limbo
Bernard SPITZ (NL)- A balance between work, rest and relationships is necessary for healthcare that supports and offers hope
fortitudo_justitia_prudentia_temperantia
Kardinaal Willem EIJK (NL)- Virtues and inner spirituality help Christian healthworkers to nourish their vocation (Summary by S. De Smedt)
patty-brito-y-3dt0us7e0-unsplash
Nathalie SALEE (FR)-I believe dignity does not depend on medical conditions but on the very fact of being a person
fietser_in_de_herfst.jpg
Marleen VANDERSTUYFT (NL) - Let us try to see patients through Jesus' eyes and love them as He showed us